////A Nous Paris – La nouvelle ballade de Yoko Ono

A Nous Paris – La nouvelle ballade de Yoko Ono

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La nouvelle ballade de Yoko Ono

by Ivan Essendi, A Nous

Associée à jamais au mythe John Lennon, Yoko Ono reste à 76 ans l’une des personnalités les plus controversées et inclassables de la culture pop. Si sa sulfureuse aura a souvent pris le dessus sur ses visions artistiques, elle rectifie définitivement le tir avec le mirifique “Between My Head and the Sky”, l’oeuvre d’une femme réconciliée avec ses fantômes.

Si l’on devait vous présenter à quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de vous, il faudrait s’y prendre comment ?
Yoko Ono : Quand je présente des gens, je mentionne seulement leurs noms : « Voilà Judy » ou « Ça, c’est Bill »… Je trouve presque grossier de dire autre chose. « C’est un conducteur de camion » ; « C’est la mère de trois enfants… » Dit comme ça, on dirait un assemblage de clichés. Je me présente seulement comme Yoko. En fait, je suis un transformateur d’espace. Mais ça, ce n’est pas une présentation. C’est une conclusion…

“Between My Head and the Sky”, votre premier disque depuis huit ans, paraît ce mois-ci. Comment une artiste expérimentée comme vous vit-elle l’événement ? Concevez-vous cela comme une “nouvelle naissance” ?
Par chance, je m’engage toujours dans des activités qui font appel à la créativité au sens large. Chaque travail créatif m’a toujours donné une nouvelle conscience et une nouvelle manière de vivre mon existence. Voilà pourquoi la vie m’apparaît encore comme la plus extraordinaire des expériences. Elle n’arrête pas de me surprendre.

Votre fils Sean s’est impliqué dans l’aventure : vous avez signé sur son nouveau label Chimera Music et on le retrouve à la production du disque. Cette association vous paraissait-elle évidente ?
Je crois que Sean a une connaissance presque innée de ma musique. En tant que directeur de label, il a convoqué la meilleure équipe, su de manière instinctive quel était le meilleur studio où enregistrer à New York, celui qui était le plus réceptif à mon univers sonore… Il m’a encouragée à écrire plus de chansons à chaque séance… Faire ce disque ensemble nous a encore rapprochés. Ce fut une expérience unique.

Musicalement, “Between My Head and the Sky” est une vraie boîte à surprises sonore. On a l’impression que vous vouliez vous attaquer à toutes les composantes de la pop music, comme une exploration soigneusement préparée…
J’aime l’aspect fourre-tout que peut revêtir un CD. Ici, par exemple, une pop-song classique peut succéder à une déflagration de cris stridents. C’est comme la photographie de ce qui se passe en nous tous, dans nos têtes. Mais nous essayons de dépasser la forme de la musique pour créer du “sens”. Beaucoup de disques actuels m’ennuient parce qu’ils essaient de créer du sens de manière artificielle. Je préfère donner son vrai sens à la déstructuration sonore qui nous habite.

Ce “non-sens” structurel n’est-il pas aussi le reflet de votre carrière artistique et de votre personnalité multidimensionnelle ? Cela vous a-t-il trotté dans la tête avant les séances d’enregistrement ?
Il n’y a jamais eu aucune intention avant et pendant l’enregistrement. Les choses se sont faites naturellement… Les chansons venaient à moi de manière si fulgurante que je n’avais presque pas le temps de les écrire. C’est comme si j’avais tourné le robinet de mon âme pour laisser couler l’eau. Ce fut une agréable sensation.

Sur le disque, outre votre fils, on retrouve des icônes de la musique indépendante japonaise comme Cornelius ou Yuka Honda du duo Cibo Matto, et des musiciens new-yorkais d’avant-garde comme le violoncelliste Erik Friedlander… Sur quelle base s’est fait le recrutement ? Avez-vous tout de suite senti qu’il y avait une connexion particulière entre vous ?
Tous sont des musiciens incroyables, avec leur propre sensibilité artistique. Ce qui s’est passé entre nous relève du destin – bien aidé par Sean. Ce disque pourrait s’apparenter à de l’avant-garde pop. Pour la chanson “Ask the Elephant”, par exemple, on a trouvé la musique ensemble d’un coup et les mots ont suivi dans la foulée. C’était irréel ! C’est le premier titre que nous avons écrit. Et je me suis rendu compte plus tard qu’il était la pierre angulaire de l’album, la proue qui définit la direction prise. C’est un titre dédié à la prochaine génération, qui sera plus fun.

“Between My Head and the Sky” marque aussi la résurrection de votre fameux Plastic Ono Band. Quelles sont les différences majeures entre l’ancienne formation et la nouvelle ?
Je crois que la formation actuelle est plus en phase avec son époque que ne l’était la précédente. En ce début de siècle, nous sommes confrontés à de grandes peurs, des douleurs profondes, mais au final, je crois sincèrement que nous sommes devenus humainement plus forts, parce que plus conscients. Nous parvenons à mieux apprécier les moments que nous offre la vie – plus qu’à aucune autre période de l’histoire.

Chez vous, on navigue en permanence entre tension et calme, sensibilité japonaise et vision occidentale, musique de l’âme minimaliste et arrangements luxuriants. Vous aimez jouer avec les paradoxes ?
Nous sommes tous des paradoxes et des êtres constitués de paradoxes. Mais nous nous efforçons de les déprogrammer pour nous présenter aux autres et à nous-mêmes comme des êtres logiques. Une personne gouvernée par la logique n’utilise que la moitié de son cerveau. Nous sommes toujours paradoxaux lorsque nous sommes réellement nous-mêmes.

L’étiquette de “personnalité controversée” vous colle à la peau depuis un bon moment. Vous prenez ça comme un compliment, ou cela fait juste partie de la panoplie nécessaire à tout artiste ?
Si un artiste ou un scientifique entre dans un champ d’action qu’il n’a jamais exploré auparavant, on pense automatiquement que cette personne aime la controverse. En fait, cela nous permet juste d’enrichir nos connaissances sur notre potentiel pour rendre nos vies plus riches et plus joyeuses.

Dernière question qui peut justement porter à controverse : nous vivons dans un monde où la parole des artistes n’épouse, ou du moins ne représente plus les combats que l’homme mène contre lui-même ou contre la société, comme c’était le cas dans les années 60 et 70. Les artistes traversent-ils une crise de confiance ?
Les hommes et les femmes de la génération actuelle ont assimilé le combat des valeurs que ma génération défendait en l’intégrant dans leur mode de vie et d’expression. Le monde d’aujourd’hui est beaucoup plus complexe et multiple. Les méthodes utilisées il y a 40 ans pour changer le monde ne sont plus d’actualité, voire parfaitement inadéquates. Dans le passé, nous étions exaltés par la confrontation. Aujourd’hui, les choses bougent grâce à la conversation et l’échange. Les artistes doivent évoluer en ce sens pour que leur discours ait une résonance. Leur salut est le nôtre.

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2009-08-31T19:32:27+00:00 August 31st, 2009|Interviews & Articles|